Affaire Soumaré : qui devrait être embarrassé ?

Ali Soumaré, 29 ans, est tête de liste socialiste en Val d'Oise pour les élections régionales / BRUNO FERT/PICTURE TANK POUR "LE MONDE"

Vendredi 19 février, deux maires UMP du Val d’Oise demandaient dans un communiqué de presse le retrait d’Ali Soumaré des listes du Parti socialiste aux régionales d’Ile-de-France. Francis Delattre, maire de Franconville, et Sébastien Meurant, maire de Saint-Leu-la-Forêt, accusaient la tête de liste en Val d’Oise de « délinquant chevronné multirécidiviste » et de s’être fait condamné cinq fois par la justice, en 1999, 2004, 2007, 2008 et 2009. Le PS, gêné, s’est d’abord montré prudent, attendant de voir si ces accusations étaient exactes.

La contre-attaque n’a pas tardé : par la voix de son avocat et de Dominique Lefebvre, chef du PS en Val d’Oise, Ali Soumaré réfute ces accusations. M. Lefebvre affirme « qu’Ali Soumaré est totalement hors de cause dans ces affaires. » La tête de liste PS ne reconnaît que la condamnation de 1999, « prescrite », selon son avocat, « erreur de jeunesse » pour M. Soumaré, et celle d’octobre 2009 pour rébellion à agents de la force publique. Mais pour cette dernière, Catherine Thomas, vice-procureur au parquet de Pontoise, précise à 20minutes.fr que « la décision n’est pas définitive, puisqu’il a le droit de faire appel. Ce qui est scandaleux, c’est qu’on présente ce jugement comme un jugement définitif.»

Les trois autres condamnations, elles, sont niées catégoriquement. Pour Dominique Lefebvre, « c’est une homonymie au mieux, un amalgame volontaire de la droite au pire… ». Au moins deux personnes portent le nom d’Ali Soumaré à Villiers-le-Bel, selon les pages blanches. Premier embarras pour les accusateurs de l’UMP : les condamnations sont en partie fausses et les accusations des deux maires, erronées. D’ailleurs, Ali Soumaré compte porter plainte pour diffamation avant la fin de la semaine.

L’autre aspect gênant de l’affaire, pour l’UMP, est le doute sur la façon dont MM. Delattre et Meurant ont obtenu les informations, vraies ou supposées, sur le casier judiciaire de M. Soumaré. L’Express.fr « s’étonne » de l’explication que lui a fournie Francis Delattre : il serait « allé tout simplement au greffe du tribunal, qui lui aurait communiqué les pièces corroborant ses accusations ». Isabelle Besnier-Houben, secrétaire générale du Syndicat des greffiers de France, avoue au Monde.fr être elle aussi dubitative : « Vous pouvez avoir un extrait de jugement si l’audience était publique, mais il vous faut des éléments, notamment les dates du jugement. Si vous n’avez pas ces dates, compte tenu de l’encombrement des greffes, il devient extrêmement compliqué de retrouver les informations », estime la greffière, qui pense plutôt que l’équipe de Francis Delattre a eu accès au casier judiciaire ou à la fiche STIC (le fichier central de la police) d’Ali Soumaré. Pour enfoncer le clou, maître Eolas, l’avocat anonyme connu et reconnu pour son blog, écrit que « l’affirmation selon laquelle monsieur Soumaré serait un délinquant multirécidiviste (…) est totalement fausse » d’une part, et que « si Francis Delattre s’est procuré, d’une façon ou d’une autre le casier judiciaire de monsieur Soumaré, il a commis un délit. Soit délivrance indue de casier judiciaire, soit, si une personne y ayant accès le lui a remis, un recel de vol ou de violation du secret professionnel. »

C’est ce qu’on appelle un retour de bâton : croyant embarrasser le PS avec les ennuis judiciaires plus ou moins avérés d’une tête de liste aux régionales, l’UMP se retrouve empêtré dans un bourbier à deux couches, accusée de diffamer un candidat et d’avoir recueilli de manière douteuse des informations sur son passé judiciaire.

Mais certains commentateurs souhaitent à nouveau faire changer l’embarras de camp. L’avocat général Philippe Bilger, connu pour ses ouvrages et son blog « Justice au singulier »,  écrit que « si Ali Soumaré, en effet, est déjà passé sous les fourches caudines de la justice, le proposer comme candidat aux citoyens sur une liste – alors qu’on avait le choix de ne pas le faire- constitue une dérive qui manifeste en profondeur un délitement de la morale publique, de l’exigence civique. » Avis partagé par un autre blogueur, Koz, qui répond à l’argument selon lequel l’UMP présente aussi des candidats au casier non-vierge à des élections en disant que, si l’on se scandalise de voir un Patrick Balkany réélu à Levallois-Perret, on doit se scandaliser de voir un Ali Soumaré tête de liste aux régionales. « Le fait qu’il puisse se présenter à une élection n’enlève rien au fait qu’il ait été condamné. Et surtout, les électeurs ont le droit d’être informé d’un trait marquant de la personnalité du candidat. Libre à eux, ensuite, de voter néanmoins pour lui. »

Pour certains, même si une partie des condamnations reprochées à M. Soumaré sont fausses, et même si rien ne l’empêche de se présenter à une élection, son parti n’aurait donc pas dû le présenter à ce scrutin. A qui revient l’embarras dans cette affaire est donc question d’interprétation. Mais l’UMP ne peut échapper à une accusation : celle d’avoir rabaissé le débat politique.

Nicolas Bégasse

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